Mise à l’échelle malgré les obstacles : formation du personnel enseignant à la paix dans l’est de la RDC
Ce billet de blogue a été rédigé par Cyril Brandt, Institute of Development Studies, Royaume-Uni; Samuel Matabishi, Institut Supérieur Pédagogique de Bukavu, RD du Congo; et Gauthier Marchais, Institute of Development Studies, Royaume-Uni.
Préparer le personnel enseignant aux classes touchées par les conflits est une urgence mondiale qui reçoit trop peu d’attention. En général, le personnel enseignant entre dans sa classe sans être préparé à gérer les tensions liées aux conflits, le bien-être socio-psychologique et les traumatismes. L'intégration du soutien en matière de santé mentale et psychosociale (MHPSS) et de l'apprentissage socio-émotionnel (SEL) dans la formation initiale des enseignants reste limitée, malgré la reconnaissance croissante de leur importance à l'échelle mondiale. Les données issues de contextes touchés par des crises montrent que le bien-être psychosocial des enfants est étroitement lié à une amélioration de la concentration, de l'assiduité et des résultats scolaires. Le renforcement du MHPSS et du SEL est donc essentiel pour améliorer la qualité de l'éducation dans ces contextes. La formation initiale du personnel enseignant est une institution clé qui offre une occasion évolutive de rationaliser ces approches dans les programmes scolaires à l’échelle nationale. Pourtant, comme l’a montré notre récente présentation à la conférence UKFIET, peu d’initiatives de ce type existent et « l’approche semble sous-évaluée et mérite plus d’attention à l’avenir » (en anglais).
Face à la diminution rapide des budgets consacrés à la coopération au développement, les solutions nationales sont plus que jamais nécessaires. L’institutionnalisation de la formation initiale du personnel enseignant axée sur la prise en compte des conflits nécessite des établissements prêts à innover dans un contexte d’insécurité, des responsables des politiques ayant conscience de l’urgence de la tâche et des formatrices et formateurs de personnel enseignant disposés à intégrer de nouvelles perspectives sur la manière d’aborder les traumatismes, la violence et les relations sociales fragiles.
Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les instituts de formation du personnel enseignant commencent à relever ce défi. Dans le cadre d’un projet financé par le GPE KIX, plusieurs Instituts Supérieurs Pédagogiques (ISP) ont commencé à élaborer et mettre en œuvre un module de formation du personnel enseignant sur la résolution des conflits, l’éducation dans les situations d’urgence et la pédagogie tenant compte des traumatismes. Ces activités se sont déroulées dans un contexte de détérioration rapide de la situation sécuritaire. Depuis janvier 2025, la nouvelle escalade des violences armées dans l'est de la RDC et la prise de Bukavu par le M23 ont considérablement perturbé la vie privée et professionnelle. Les premiers ateliers ont été reportés, les déplacements ont été fortement restreints et la coordination a nécessité une adaptation constante.
Les ateliers récents organisés à l’ISP de Bukavu se sont concentrés sur l’élaboration de cette pédagogie. Les formatrices et formateurs du personnel enseignant ont réfléchi à la façon dont la peur, la perte et l’insécurité façonnent la réalité quotidienne des élèves. Beaucoup ont parlé des limites des méthodes traditionnelles basées sur la transmission dans des situations où les élèves arrivent en classe déjà accablés. Les ateliers ont encouragé l’adaptation des méthodes d’enseignement, l’intégration des principes MHPSS dans les pratiques pédagogiques quotidiennes et le renforcement des approches d'apprentissage socio-émotionnel afin de créer des environnements dans lesquels les élèves peuvent se sentir plus en sécurité sur le plan émotionnel. Ces discussions n’étaient pas seulement théoriques. Elles se sont inspirées de l’expérience d’enseignantes et d’enseignants qui sont confrontés quotidiennement à des traumatismes et à l’instabilité dans leurs classes.
Les personnes ayant participé à l’atelier se sont penchées sur l’analyse des conflits, les stratégies de résolution pacifique des conflits et les approches pédagogiques qui tiennent compte de la fragilité des dynamiques sociales. Les animatrices et animateurs ont souligné le niveau élevé d’engagement et de motivation des personnes participantes, ce qui représente une prise de conscience plus large du fait que la formation du personnel enseignant doit aborder les relations, la confiance et la coexistence en plus des connaissances disciplinaires. L’intention du projet (en anglais) est d’intégrer ces thèmes dans des modules de la formation initiale, alignés sur les normes nationales mais adaptés aux réalités des différentes régions. Lors de l’atelier organisé à Kalemie, les formatrices et formateurs du personnel enseignant ont souligné à quel point il était nécessaire de disposer de stratégies pratiques pour gérer les conflits dans leurs classes. Elles et ils ont donné des exemples d’utilisation de la littérature pour aider les élèves à réfléchir à la non-violence et à la réconciliation, par exemple en s’inspirant des discours de Martin Luther King, et ont décrit l’utilité d’outils comme l’arbre des conflits pour analyser les tensions locales. Plusieurs ont parlé de la violence quotidienne observée chez les élèves et du manque d’orientations disponibles actuellement pour y répondre.
La dynamique suscitée en dehors du projet est également encourageante. Plusieurs ISP de l’est de la RDC ont communiqué avec l’équipe de manière indépendante pour exprimer leur souhait de participer. Cet intérêt proactif de la part des établissements montre que l’approche répond directement aux défis auxquels elles sont confrontées. Des parties prenantes politiques ont également manifesté de l’intérêt : les ministres de l’Éducation des provinces qui ont assisté aux ateliers ont exprimé leur engagement à soutenir le projet et ont souligné que sa portée devrait dépasser les écoles afin de renforcer les capacités des parties prenantes politiques provinciales en matière de gestion et de transformation des conflits. Au niveau national, les échanges avec la Commission Permanente des Études, qui supervise les ajouts aux programmes de formation du personnel enseignant, ont été fructueux. La possibilité d’une intégration officielle dans les lignes directrices nationales de formation du personnel enseignant devient de plus en plus réaliste.
Cependant, la mise à l’échelle dans cet environnement ne se limite pas à élaborer du matériel de formation, à organiser des ateliers supplémentaires ou à faire du lobbying. Les contraintes pratiques sont importantes. Les routes sont souvent impraticables, les coûts de transport sont extrêmement élevés par rapport aux budgets institutionnels et les risques liés à la sécurité peuvent interrompre même les activités les plus élémentaires. Déplacer les équipes entre les établissements est un défi considérable. Le trajet de Bukavu à Kalemie en est un exemple saisissant. Un trajet qui aurait pu être parcouru en 385 kilomètres a récemment pris neuf jours en raison de l’insécurité, de l’invasion étrangère, de l’effondrement des infrastructures et de l’instabilité liée aux élections. L’équipe a dû traverser le Rwanda et la Tanzanie, franchir les frontières dans un contexte politique tendu et enfin traverser le lac Tanganyika en bateau. De telles difficultés logistiques limitent la fréquence des échanges institutionnels et rendent la coordination lente et imprévisible.
Malgré ces obstacles, le projet a commencé à générer des résultats visibles.
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Les formatrices et formateurs du personnel enseignant indiquent se sentir mieux à même de comprendre les dimensions émotionnelles de l’enseignement en situation de conflit et d’y répondre.
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Des établissements qui travaillaient auparavant de manière isolée établissent maintenant des relations basées sur des besoins communs et un apprentissage mutuel.
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L’intérêt grandit aussi parmi le personnel enseignant en formation lui-même, qui, en général, considère que ces approches sont plus proches des réalités qu’il rencontrera une fois qu’il commencera à enseigner.
La mise à l’échelle d’une telle approche dans l’est de la RDC impliquera toujours des progrès lents, des barrières physiques et une adaptation constante. Pourtant, l’engagement démontré par les ISP et l’ouverture des responsables des politiques suggèrent qu’il existe une marge de manœuvre pour aller de l’avant. Le progrès dans le monde réel ne correspond pas toujours aux cycles de projet. Une compréhension et une empathie soutenues de la part des bailleurs de fonds sont une condition essentielle pour permettre aux projets d’avancer à leur propre rythme. Nous remercions le GPE KIX d’avoir pu s’adapter à tous les changements et défis que le projet a traversés. Si un tel soutien est offert, notre travail peut contribuer à bâtir de façon durable une base plus résiliente pour la formation du personnel enseignant et, en fin de compte, pour la paix.
Bannière utilisée lors de l’atelier de renforcement des capacités à Kalemie, novembre 2025
Références
Remerciements
Cette étude fait partie du projet Mise à l’échelle de l’impact d’un module de formation pour le personnel enseignant en situation de conflit violent, mis en œuvre par l’Institut Supérieur Pédagogique de Bukavu en République démocratique du Congo, en partenariat avec l’Institute of Development Studies au Royaume-Uni. Le projet est soutenu par le programme Partage de connaissances et d’innovations du Partenariat mondial pour l’éducation (GPE KIX), une initiative conjointe avec le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), Canada.