Mise à l’échelle : leçons tirées de la création d’environnements intégrant le langage des signes pour les enfants sourds au Kenya, au Rwanda et au Malawi
Mettre à l’échelle l’apprentissage précoce inclusif pour les enfants sourds
L’accès au langage est un droit humain. Pour les enfants sourds, cela signifie que l’accès aux langues des signes nationales, dès le plus jeune âge, de manière constante et partout où ces enfants apprennent et vivent, constitue une obligation morale et légale. Au Kenya, au Rwanda et au Malawi, quatre organisations — eKitabu, la Fondation Kentalis International, Open Development & Education et Busara — travaillent à développer des environnements intégrant le langage des signes pour les enfants sourds, dès le début de leur parcours scolaire. Cet effort multinational est soutenu par le GPE KIX et par le projet Recherche sur la mise à l’échelle de l’impact des innovations dans l’éducation (ROSIE). Il repose sur la conviction que des stratégies inclusives, réfléchies et communautaires sont essentielles pour la mise à l’échelle. Ce blogue transmet ce que nous apprenons au cours du processus de mise à l’échelle et explique comment ces enseignements enrichissent notre compréhension de ce qu’il faut pour mettre à l’échelle un projet avec impact.
Une stratégie de mise à l’échelle partagée et inclusive
Notre stratégie de mise à l’échelle repose sur un co-leadership avec les organisations de personnes handicapées (OPH), garantissant que les communautés sourdes se trouvent au centre de la conception, de la prise de décision et de la mise en œuvre. Les OPH ne sont pas seulement des parties prenantes. Elles sont des partenaires stratégiques pour contextualiser l’approche, fournir la formation du personnel enseignant et défendre les droits, tout en apportant leur expérience vécue et leur expertise à chaque étape du processus. Parallèlement, nous nous engageons à intégrer notre innovation dans les systèmes existants, plutôt que de fonctionner en parallèle ou en marge. Cela signifie aligner notre travail sur les programmes nationaux de protection et d’éducation de la petite enfance (EPE), les institutions de formation du personnel enseignant et les politiques d’éducation inclusive dans chaque pays, afin de garantir que le changement souhaité fasse partie intégrante des systèmes éducatifs.
Parents Awareness Workshop in Rwanda
Notre modèle comporte trois volets principaux :
- Intégrer le personnel enseignant de soutien sourd en classe : du personnel enseignant sourd est recruté et formé pour travailler en classe, en modélisant l’utilisation de la langue des signes et en soutenant à la fois les enfants et le personnel enseignant dans la mise en place de pratiques de communication inclusives.
- Contextualiser l’outil d’évaluation du langage des signes (R-SLA) : nous adaptons le R-SLA aux langues des signes locales et au contexte, ce qui permet de suivre le développement du langage et de la littératie des enfants sourds.
- Mettre au point des ressources éducatives libres (REL) : nous co-créons des supports d’apprentissage accessibles et inclusifs dans les langues des signes nationales, y compris des livres d’histoires, pouvant être utilisés à la fois par les enfants et le personnel enseignant sourds.
Le travail réalisé au sein de ces trois volets constitue notre stratégie, tout en permettant simultanément la co-création et l’adaptation locale. En combinant des partenariats solides avec les OPH, une intégration systémique et un modèle clairement défini, nous poursuivons une approche qui peut être mise à l’échelle de manière flexible dans les pays tout en restant ancrée dans les besoins et les réalités des enfants sourds et de leurs communautés.
Apprentissages émergents jusqu’à présent
1. La mise à l’échelle est un processus collaboratif. Au cours de l’année 2024 et au début de l’année 2025, nous avons organisé des événements nationaux de lancement et des ateliers de sensibilisation des parents dans les trois pays, impliquant les ministères de l’Éducation, les OPH, des équipes professionnelles de l’EPE, des partenaires de recherche et les familles d’enfants sourds. Grâce à ces ateliers de sensibilisation, les parents et les personnes aidantes ont été initiés à la langue des signes, à l’éducation inclusive et à l’identité sourde, renforçant ainsi leur confiance et favorisant l’inclusion à la maison.
Les résultats de l’enquête sur les ateliers de sensibilisation du Malawi, montrent de manière convaincante la progression et la préparation à la mise à l’échelle. L’impact de ces ateliers fait ressortir des gains dans trois catégories : la confiance parentale pour prendre soin des enfants et communiquer avec eux, la connaissance de la langue des signes et la préparation à soutenir les enfants sourds. Cela met en évidence que les parents ne sont pas des obstacles à l’inclusion, mais des partenaires — et des ateliers comme ceux-ci, qui augmentent la sensibilisation et incluent les parents dans le processus, constituent une étape essentielle pour la mise à l’échelle. Ainsi qu’une mère l’a exprimé : « Je pensais que je ne pouvais pas parler à mon enfant. Maintenant, je sais que nous avons tous les deux un moyen d’apprendre ensemble. »
2. Le personnel enseignant a besoin d’un soutien concret pour mettre en œuvre l’innovation
La création d’environnements intégrant le langage des signes ne peut pas reposer uniquement sur la passion. Beaucoup de membres du personnel enseignant dans les trois pays souhaitent soutenir les élèves présentant une surdité, mais les surcharges, le manque de ressources et l’ignorance sur la façon de commencer sont des défis. La mise à l’échelle doit inclure des solutions qui répondent à la charge de travail, aux compétences et à l’accès aux ressources du personnel enseignant. C’est pourquoi nous nous concentrons sur le déploiement d’enseignantes et d’enseignants de soutien présentant une surdité dans les classes pour travailler aux côtés du personnel enseignant.
Dans plusieurs écoles, l’idée de déployer des enseignantes et des enseignants de soutien présentant une surdité, comme nous l’avons mentionné, pour modéliser la langue des signes en classe a suscité beaucoup d’enthousiasme. Les enseignantes et enseignants ont expliqué que la présence de collègues présentant une surdité pouvait les aider à renforcer leur confiance, tout en normalisant l’utilisation de la langue des signes pour l’ensemble des élèves.
« Je veux utiliser la langue des signes, mais j’ai besoin que l’on me dise si je le fais bien », a déclaré un enseignant en développement et éducation de la petite enfance au Kenya lors de l’événement de lancement.
« Quand nous travaillons ensemble, nous apprenons collectivement, y compris les enfants qui entendent », a déclaré une enseignante de soutien sourde originaire de Karonga, au Malawi.
D’autres solutions mises en place pour aider le personnel enseignant à adopter des pratiques inclusives comprennent notamment :
- Fournir des supports pédagogiques adaptés en langue des signes à utiliser avec les élèves, comme des livres à niveaux accompagnés de supports visuels
- Proposer du contenu numérique et des formations pour développer les compétences en matière de technologies de l’information et de la communication nécessaires à un enseignement inclusif
- Intégrer la langue des signes dans les programmes de cours et les activités dans les salles de classe
Garantir un soutien suffisant, du temps et des ressources pour que le personnel enseignant puisse adopter et adapter de nouvelles pratiques pédagogiques constitue un défi majeur lors de la mise à l’échelle d’initiatives éducatives. Il ne suffit pas d’offrir une formation ou des ressources ponctuelles – un soutien continu, comme ce modèle prévoyant l’intégration d’un enseignant co-sourd ou d’une enseignante co-sourde en classe aux côtés de l’enseignant ou de l’enseignante, est essentiel pour garantir un impact durable.
Parents Awareness Workshop in Kenya.
3. L’engagement gouvernemental doit être durable
Dans les trois pays, nous travaillons avec les ministères de l’Éducation pour assurer le respect des objectifs de l’EPE. Cependant, l’éducation de la petite enfance nous rappelle que le roulement dans de nombreux bureaux du secteur public est réel, et que les relations de travail doivent aller au-delà d’une seule personne.
Pour assurer la continuité, nous assurons les tâches suivantes :
- établir des relations avec les responsables techniques de niveau intermédiaire, qui restent souvent plus longtemps en poste que les responsables dont la fonction résulte d’une élection ou d’une nomination;
- documenter et suivre les liens avec les politiques, tels que les cadres de la langue d’enseignement;
- collaborer avec les OPH et les institutions de recherche pour exploiter et consolider la mémoire institutionnelle.
Au Rwanda, par exemple, nous avons inscrit notre travail dans les priorités nationales en matière de développement de la petite enfance définies par le ministère de l’Éducation et le Rwanda Education Board, tout en collaborant avec l’Union nationale des sourds du Rwanda et l’Unité d’éducation inclusive.
4. La culture et les mentalités peuvent faire réussir ou échouer la mise à l’échelle
Les croyances comptent. Elles influencent la façon dont les communautés réagissent aux initiatives d’inclusion, en particulier les croyances liées à la surdité et au handicap. Dans de nombreux contextes, nous avons rencontré des stéréotypes persistants, comme l’idée que les enfants présentant une surdité font preuve d’une « lenteur » et ne sont pas « aptes à recevoir une éducation ».
Mais voir, c’est croire. Lors des ateliers de sensibilisation des parents, ces derniers ont rencontré des adultes présentant une surdité qui ont présenté des témoignages puissants sur leur parcours d’apprentissage, de travail, de vie familiale et de contribution en tant que personnel enseignant. Ces moments n’étaient pas seulement formateurs, ils étaient porteurs de transformation.
Un père au Malawi a déclaré : « Avant cela, je pensais avoir perdu mon enfant. Mais quand j’ai vu l’enseignant sourd signer, j’ai compris que mon fils avait, lui aussi, un avenir. »
Ce genre de changement émotionnel et cognitif donne tout son sens à la mise à l’échelle. Les recherches menées auparavant montrent que la mise à l’échelle n’est pas seulement un processus technique. Réussir la mise à l’échelle suppose de prendre en compte l’environnement plus large, notamment les dynamiques de pouvoir, les attitudes sociétales et les croyances personnelles. Nommer ces croyances et faire évoluer les mentalités existantes, en particulier autour du handicap, est un processus difficile qui exige de la bienveillance, de la compréhension et de l’empathie. Il est essentiel de prendre en compte ces dimensions humaines, importantes, mais souvent négligées, pour créer un changement social durable, au-delà du calendrier d’un projet ou d’une initiative.
Et après? Des fondations à l’avenir
Alors que ce travail se poursuit et que nous nous préparons pour les prochaines étapes de notre stratégie de mise à l’échelle, un enseignement essentiel se dégage : la mise à l’échelle commence bien avant l’expansion d’un programme. Elle repose sur la confiance et la collaboration avec les communautés, par la reconnaissance de la dignité des enfants présentant une surdité – pour qu’on les voit, qu’on les entende et qu’on les soutienne dès le départ – et par l’attention portée aux besoins de l’ensemble des parties prenantes.