Les masculinités et le partage des responsabilités dans les soins apportés aux filles et aux garçons : apprentissages issus de la pédagogie inclusive appliquée au Guatemala et au Honduras
Atelier sur les masculinités bienveillantes.
Dans les communautés rurales du Guatemala et du Honduras, l’éducation de la petite enfance connaît une transformation silencieuse : de plus en plus d’hommes commencent à prendre part au soin, à l’éducation et aux processus éducatifs des filles et des garçons. Dans des contextes où le soin a toujours été une affaire de femmes, l’ouverture de ces espaces est une véritable révolution. En effet, la participation des hommes entraîne non seulement une redistribution des responsabilités, mais aussi de nouvelles manières de vivre ensemble, d’éduquer et d’imaginer l’avenir.
Une telle transformation n’est pas fortuite. Elle est notamment le fruit du projet Pédagogie intégrant le genre pour l’éducation de la petite enfance à l’échelle communautaire au Guatemala et au Honduras, piloté par la Campagne latino-américaine pour le droit à l’éducation (CLADE), l’Organisation mondiale pour l’éducation préscolaire (OMEP), la Coalition pour l’éducation pour toutes et tous au Guatemala et le Forum Dakar Honduras.
Cette initiative, soutenue par le programme Partage de connaissances et d’innovations du Partenariat mondial pour l’éducation (GPE KIX), vise à générer des données probantes et à renforcer un modèle pédagogique communautaire et inclusif qui combine l’élaboration de programmes d’études, la mise en œuvre de méthodologies participatives, la formation du personnel enseignant et, surtout, la mobilisation active des communautés éducatives. Dans ce cadre, le travail sur les masculinités (à savoir les différentes manières dont la société définit ce qu’est « être un homme », lesquelles varient en fonction du contexte, de la culture et de la période historique) s’est imposé comme étant fondamental pour transformer non seulement l’éducation, mais aussi les relations de genre dans la vie quotidienne.
Le meilleur point de départ : le soin
Pour ce projet, le travail sur les masculinités s’entend comme un ensemble de mesures visant à impliquer les hommes dans le soin, à promouvoir leur participation à l’éducation de la petite enfance et à remettre en question les normes de genre traditionnelles.
L’un des principaux défis de cette initiative a été de déterminer comment aborder les hommes de la communauté. L’expérience montre que le meilleur point de départ n’est pas de leur servir un discours théorique sur l’égalité des genres, mais de reconnaître leur rôle dans la vie familiale et communautaire.
Le fait de parler de l’éducation des enfants et du bien-être familial a permis d’engager des conversations plus authentiques et moins conflictuelles. Les hommes ont ainsi pu réfléchir à leurs propres expériences, remettre en question les injonctions traditionnelles et explorer de nouvelles formes de participation.
Les cercles de dialogue et les espaces d’échange communautaire ont joué un rôle fondamental. Ces rencontres, fondées sur une approche d’apprentissage dialogique qui sous-tend le modèle pédagogique du projet, ont permis d’instaurer un climat de confiance et de générer des processus collectifs de réflexion. Au lieu d’imposer des changements, l’équipe a misé sur l’échange d’expériences et la reconnaissance mutuelle.
Des espaces communautaires en appui au changement
Le projet a démontré que les espaces éducatifs communautaires étaient des lieux privilégiés pour le travail sur les masculinités. Au sein des communautés d’Alta Verapaz (Guatemala) et dans des municipalités telles que Danlí et Yuscarán (Honduras), l’équipe a travaillé directement avec des membres du personnel enseignant, des familles, des chefs communautaires, et des filles et des garçons.
Les écoles d’enseignement préscolaire ont servi de points de rencontre, mais l’initiative a dépassé le cadre de la classe. Grâce à des ateliers communautaires, à des réunions scolaires, à des activités ludiques et à des espaces de recherche-action participative, différentes parties prenantes ont alimenté la réflexion sur le genre et le soin.
Cette approche communautaire met l’accent sur le fait que l’éducation de la petite enfance n’est pas réservée aux établissements officiels, mais passe aussi par le quotidien. L’intégration des hommes dans ces espaces a été essentielle pour faire avancer de manière concrète le partage de la responsabilité du soin.
En outre, l’utilisation de méthodologies participatives, telles que des entretiens, des activités d’expression et des cercles de dialogue, a facilité le développement de connaissances localisées, qui donnent une place centrale aux voix des communautés.
Travailler avec les enfants pour semer de nouvelles masculinités
Les adultes ne sont pas les seuls à devoir travailler sur les masculinités. Cette notion doit aussi être abordée avec les enfants dès la petite enfance afin d’élargir le spectre de leurs possibilités, tant en matière d’identité que de ressentis.
À travers le jeu, des activités créatives et des interactions quotidiennes, les enfants sont encouragés à développer des compétences liées au soin, à l’empathie et à l’expression des émotions. Pour cela, ils doivent remettre en question les rôles traditionnels qui associent le masculin à la dureté ou à la distance affective et laisser la place à des formes plus diverses et plus humaines de construction de l’identité.
Ce travail précoce est fondamental, car il permet de créer de nouvelles références avant que les stéréotypes ne se consolident. En ce sens, l’éducation inclusive intégrant les questions de genre devient un outil puissant qui transforme les imaginaires dès la petite enfance.
Ces changements dans les soins apportés aux enfants et dans les normes de genre durant la petite enfance peuvent favoriser des relations et des comportements plus équitables entre les enfants à mesure qu’ils entrent à l’école.
Des réactions oscillant entre résistances et possibilités
Les réactions des hommes face à ce processus ont été diverses. Chez certains, en particulier les plus âgés, assumer un rôle plus actif dans le soin peut s’avérer difficile en raison de normes culturelles très ancrées.
Des changements importants ont toutefois été observés. Dans plusieurs espaces, les hommes ont manifesté le désir de participer, de partager leurs expériences et de remettre en question les pratiques traditionnelles. La possibilité de disposer d’espaces sûrs et exempts de tout jugement a été essentielle pour faciliter cette ouverture.
En général, la réponse des communautés a été positive. Les familles se sont montrées disposées à dialoguer et à participer activement à l’élaboration de propositions visant à améliorer l’éducation et le bien-être des filles et des garçons. Cette adhésion est fondamentale pour inscrire les changements dans la durée.
Vers une pédagogie qui transforme les relations
L’enseignement tiré de cette expérience est clair : on ne peut parler d’éducation inclusive sans transformer les relations de genre et cela passe nécessairement par le fait de mobiliser les hommes dans les activités liées au soin.
Bien que leur participation reste un défi, des progrès sont possibles en travaillant à partir de pratiques concrètes et au sein d’espaces communautaires. La petite enfance devient ainsi le point de départ pour la construction de communautés plus justes, inclusives et coresponsables.
Grâce au travail de collaboration mené entre la CLADE, l’OMEP, la Coalition pour l’éducation pour toutes et tous au Guatemala et le Forum Dakar Honduras, cette expérience prouve qu’il est possible de construire des modèles éducatifs qui intègrent l’égalité des genres dans les pratiques quotidiennes, en prenant appui sur le dialogue, la participation et la reconnaissance des communautés.