Faire le lien entre recherche et politique : institutionnalisation d’innovation en éducation de la petite enfance en RDP lao
En République démocratique populaire (RDP) lao, un nombre important d’enfants, en particulier dans les communautés rurales et les minorités ethnolinguistiques, entrent en première année sans préparation adéquate. Beaucoup de ces enfants n’ont pas le lao comme langue maternelle, ce qui crée un obstacle à l’apprentissage et engendre de mauvais résultats scolaires. Conscient de ce défi, le programme Partage de connaissances et d’innovations du Partenariat mondial pour l’éducation (GPE KIX) a soutenu une initiative multinationale entre 2020 et 2024 qui visait à adapter, mettre à l’essai et mettre à l’échelle un modèle d’enseignement préscolaire d’été en RPD lao, au Cambodge et en Tanzanie dans le cadre du projet LEARN Plus.
En RDP lao, ce soutien a contribué à ce qui suit :
- Le ministère national de l’Éducation et des Sports a pleinement approuvé la mise à l’échelle du programme préscolaire d’été de 10 semaines de LEARN Plus.
- Le programme préscolaire d’été de 10 semaines de LEARN Plus sera soutenu par un financement pour la transformation du système du Partenariat mondial pour l’éducation (GPE). Défendu par divers ordres de gouvernement en RDP lao (à l’échelle nationale, provinciale et des districts), ce changement contribue de manière significative à accroître l’accès à l’éducation de la petite enfance dans les districts où il était auparavant limité, ce qui, en fin des comptes, participe à la réalisation de l’objectif de développement durable (ODD) 4.2 des Nations Unies (égalité d’accès à une éducation préscolaire de qualité). L’ajout du programme préscolaire d’été de 10 semaines au financement du GPE pour la transformation du système, rend très probables la mise en œuvre et la mise à l’échelle nationales du modèle, ce qui permettra de cibler les communautés et les districts les plus défavorisés.
Dans ce blogue, je raconterai le parcours qui a conduit à l’institutionnalisation de cette innovation au sein de la politique éducative nationale de la RDP lao, en mettant en lumière les stratégies utilisées, les défis relevés et les leçons apprises en cours de route.
Contexte et défi
En RDP lao, l’éducation de la petite enfance a été confrontée à plusieurs défis, en particulier dans les régions rurales où l’accès à l’éducation de la petite enfance est limité, le personnel enseignant formé trop peu nombreux et le matériel pédagogique insuffisant. Dans les contextes où le lao n’est pas parlé, qui sont souvent dans les zones rurales et éloignées, les enfants font face à un défi supplémentaire : leur apprentissage se fait dans une nouvelle langue. Sans une exposition suffisante à la langue lao avant d’entrer à l’école, ces enfants ont souvent du mal à participer aux cours, ce qui les désavantage dès le départ.
Ces enjeux sont bien documentés dans plusieurs évaluations clés. Le rapport d’évaluation sociale de la Banque mondiale pour le troisième projet d’accélération de l’équité dans l’apprentissage du GPE (en anglais seulement) met en lumière les obstacles structurels auxquels font face les enfants des minorités ethniques, notamment les difficultés linguistiques et l’accès limité à des services d’éducation de la petite enfance de qualité. De même, l’étude de suivi de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) à Bangkok (en anglais seulement) souligne la nécessité d’améliorer la formation du corps enseignant et les systèmes de soutien pour renforcer l’efficacité des programmes d’éducation de la petite enfance. Enfin, le programme d’éducation de la petite enfance du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) en RDP lao (en anglais seulement) met l’accent sur les disparités d’accès et de résultats parmi les enfants des communautés éloignées et d’origines ethniques diverses, soulignant l’urgence de stratégies d’éducation de la petite enfance inclusives et équitables.
Comme son prédécesseur LEARN*, le projet LEARN Plus du GPE KIX a été conçu pour combler ces lacunes. Notre objectif était d’adapter et de mettre à l’échelle un modèle accéléré et abordable susceptible de préparer les enfants à l’école primaire, en utilisant l’infrastructure et les ressources existantes pour assurer la pérennité du dispositif.
L’innovation : le programme préscolaire d’été
Adapté depuis la Turquie, le cours du programme préscolaire d’été a fait l’objet d’essais pilotes en RDP lao, réalisés par Plan International Laos (en anglais seulement) grâce au projet LEARN. Il s’agissait de relever les principaux défis rencontrés par les enfants dans les petits villages ruraux et les régions éloignées où le gouvernement n’offre aucune éducation de la petite enfance. À l’issue du projet, le programme préscolaire d’été pilote a été évalué par l’American Institute for Research. Par la suite, il a également obtenu le soutien de LEARN Plus. Le programme préscolaire d’été est un cours de 10 semaines conçu pour offrir aux enfants des expériences d’apprentissage fondamentales en langue, numératie et compétences sociales avant leur rentrée en première année. Le cours a été dispensé par des enseignantes et enseignants de première année. Il durait cinq à six heures par jour, cinq jours par semaine, pendant les vacances d’été. Ce qui a rendu le modèle unique était son adaptabilité et sa rentabilité. Le cours s’est déroulé dans les salles de classe disponibles sur place et avec le personnel enseignant existant, réduisant le besoin de nouvelles infrastructures ou de formation intensive.
Dans un premier temps, on a mis à l’essai le programme dans un petit nombre de provinces, en ciblant les communautés avec un grand nombre d’enfants ne parlant pas le lao. Les enseignants et enseignantes ont reçu une formation ciblée, et les salles de classe ont été équipées de matériel pédagogique culturellement pertinent. Le programme mettait l’accent sur l’apprentissage par le jeu et le développement du langage, afin de mettre les enfants en confiance et de les préparer pour l’école.
Les premières évaluations du programme ont été largement positives :
- Les résultats du programme pilote ont révélé que 94 % des enfants qui ont participé se sont inscrits à temps en première année, contre seulement 57 % des enfants qui n’avaient accès à aucune forme d’éducation de la petite enfance. Les enfants qui avaient suivi le programme préscolaire d’été avaient de meilleures compétences en numératie et linguistiques par rapport aux enfants qui n’y avaient pas participé et par rapport aux enfants qui avaient fréquenté une école préscolaire formelle de neuf mois.
- Les résultats d’une étude d’impact réalisée dans le cadre du projet LEARN Plus ont indiqué que le programme préscolaire d’été pouvait aider à préparer les enfants des petits villages ruraux à l’école préscolaire à un coût abordable et sans nécessiter d’infrastructure ou de personnel enseignant supplémentaire.
Processus d’institutionnalisation
Institutionnaliser le programme préscolaire d’été en RDP lao signifiait l’intégrer dans les systèmes et politiques d’éducation à l’échelle nationale afin d’assurer sa pérennité à long terme. Cela s’est fait grâce à une approche progressive et collaborative sur neuf ans, fondée sur des données probantes, une mobilisation inclusive et une harmonisation stratégique avec les priorités nationales.
1. Mobilisation gouvernementale et création conjointe
Dès le départ, nous avons harmonisé nos objectifs avec les priorités nationales en matière d’éducation et mobilisé le ministère de l’Éducation et des Sports à titre de partenaire clé. Son implication dans la conception de la recherche, la mise en œuvre du projet pilote, l’amélioration du programme et les discussions politiques a assuré la pertinence du modèle avec son contexte d’une part, et sa faisabilité d’autre part. Cette approche de création conjointe a favorisé l’appropriation du programme et a jeté les bases d’un soutien institutionnel plus large.
2. Implication de plusieurs ordres de gouvernement pour un impact plus important
L’institutionnalisation ne se limitait pas à la mobilisation au niveau national. Les responsables de l’éducation dans les districts et les provinces ont joué un rôle crucial dans la mise à l’essai et l’amélioration du programme préscolaire d’été. Leurs commentaires ont permis d’adapter le modèle aux réalités locales, et leurs arguments ont influencé les décisions politiques nationales. Pour créer une dynamique, nous avons activement mis en commun les outils, le matériel et les résultats du programme avec le groupe de travail du secteur de l’éducation et des sports (constitué d’organisations non gouvernementales internationales, d’organisations de la société civile et d’agences des Nations Unies), favorisant ainsi une appropriation et un soutien plus larges.
3. Rôle de la recherche dans l’institutionnalisation
La recherche était au cœur de chaque étape du processus d’institutionnalisation. Nous avons mené une série d’études pour générer des données probantes et guider la prise de décision :
- Les études de faisabilité ont déterminé les lacunes dans les programmes existants d’éducation de la petite enfance et évalué l’état de préparation des provinces.
- La recherche sur la mise en œuvre a examiné comment le programme préscolaire d’été fonctionnait dans des contextes réels et quelles adaptations étaient nécessaires.
- Trois études d’évaluation des enfants ont été menées par le gouvernement local pour évaluer la qualité de leur apprentissage. Les constatations ont offert des perspectives cruciales sur l’efficacité du programme préscolaire d’été dans l’amélioration des résultats d’apprentissage des élèves.
- L’évaluation sur l’égalité des genres, réalisée dans le cadre du projet LEARN, a cerné avec précision des obstacles auxquels les filles comme les garçons faisaient face. Les résultats ont servi à améliorer la prise en compte du genre et l’inclusivité du modèle de projet, ce qui a permis d’obtenir des résultats d’apprentissage plus équitables.
- Les analyses coût-efficacité ont démontré la faisabilité financière du programme grâce à l’utilisation de l’infrastructure et du personnel existants.
- Les études de mise à l’échelle ont exploré comment le modèle pouvait être étendu à tout le pays tout en conservant sa qualité et son impact.
Ces études ont été menées en étroite collaboration avec le ministère de l’Éducation et des Sports et les autorités éducatives locales, garantissant des résultats pertinents et exploitables. Le fait de communiquer largement les données probantes sur différentes plateformes (par exemple, au groupe de travail du secteur de l’éducation et des sports) a participé au renforcement de la crédibilité et a facilité les plaidoyers en faveur d’un changement de politique.
4. Modèles de mise en œuvre souples
Parce que nous avions conscience de l’hétérogénéité des capacités et des ressources entre les provinces, nous avons élaboré deux versions du programme préscolaire d’été : un modèle complet comprenant la totalité des activités, et une version allégée proposant un ensemble minimal d’activités pour les provinces disposant de ressources limitées. Cette souplesse a permis une adoption et une adaptation plus larges en fonction des besoins et des capacités des contextes locaux, rendant le programme plus évolutif et pérenne.
5. Produits de connaissance et communication
Nous avons traduit les principales constatations de recherche en produits de connaissances pratiques, notes de synthèse de politiques, guides, matériels pédagogiques et vidéos, en les adaptant aux différents échelons des parties prenantes. Ces outils se sont avérés essentiels pour communiquer la valeur du programme préscolaire d’été et pour favoriser son adoption tant à l’échelle nationale qu’infranationale.
6. Intégration des politiques
Les défenseuses et défenseurs du programme préscolaire d’été ont joué un rôle majeur dans le processus d’institutionnalisation. Des organisations laotiennes clés, comme le ministère de l’Éducation de la petite enfance et l’Institut de recherche sur les Sciences de l’éducation, ont servi de point d’ancrage, soutenant constamment le programme préscolaire d’été, année après année. Leurs efforts de plaidoyer constants ont permis au programme de rester à l’ordre du jour national, même lors des périodes de difficultés sectorielles majeures comme la pandémie de COVID-19, les crises financières et les réductions du budget des services sociaux.
Grâce au dialogue permanent sur les politiques au sein du groupe de travail du secteur de l’éducation et des sports, aux ateliers de renforcement des capacités et aux évaluations de suivi du projet, le programme préscolaire d’été a obtenu une reconnaissance officielle. La combinaison des données probantes solides, de la mobilisation à plusieurs niveaux et d’une communication stratégique a conduit à l’inclusion du programme dans le Plan de développement du secteur de l’éducation et des sports 2020-2025. Cette inclusion a marqué un tournant dans l’institutionnalisation du programme et a jeté les bases de sa pérennité à long terme.
Défis et solutions
L’institutionnalisation d’une innovation ne se fait jamais sans difficulté. L’un des plus grands défis a été de démarquer notre modèle dans un paysage saturé d’initiatives soutenues par des bailleurs de fonds. Le gouvernement demandait souvent : « Pourquoi devrions-nous adopter votre modèle plutôt qu’un autre? »
Pour résoudre cette difficulté, nous avons mené une étude de faisabilité afin de cerner les lacunes des programmes existants et de mettre en avant les forces uniques du programme préscolaire d’été. L’étude a mis l’accent sur l’évolutivité du modèle, sa rentabilité et son harmonisation avec les objectifs nationaux. Nous avons également insisté sur l’utilisation de l’infrastructure et des ressources humaines existantes, ce qui a rendu le modèle plus attrayant aux yeux des responsables politiques.
Les autres défis ont été le manque de ressources financières résultant de la crise de la COVID-19, la réduction du budget des services sociaux et la résistance au changement. Nous avons relevé ces défis grâce à des partenariats solides, une conception souple et un plaidoyer fondé sur des données probantes.
Leçons apprises
1. La création conjointe consolide l’appropriation du projet
Mobiliser les parties prenantes dès le départ favorise leur confiance et garantit que l’innovation répondra aux besoins réels. De plus, la création conjointe augmente la probabilité d’adoption d’une politique, car les parties prenantes ont un sentiment d’appropriation vis-à-vis du processus et des résultats.
2. Comprendre les priorités nationales et travailler dans leur cadre
Harmoniser la recherche avec les cycles et priorités de planification à l’échelle nationale renforce les arguments en faveur de l’institutionnalisation.
3. Planifier à long terme
L’institutionnalisation n’est pas un événement ponctuel. Elle exige une harmonisation stratégique, une planification des ressources et un effort persistant. La souplesse et l’adaptabilité sont indispensables pour naviguer dans des paysages politiques et institutionnels en évolution constante.
L’institutionnalisation de l’innovation en éducation est un processus complexe et de long terme. Mais avec des partenariats solides, un plaidoyer fondé sur des données probantes et un engagement envers la création conjointe, il est possible de combler le fossé entre la recherche et la politique. Notre expérience en RDP lao prouve que lorsque les gouvernements sont mobilisés dès le départ et que les innovations sont harmonisées avec les priorités nationales, le changement durable est à portée de main.
Pour plus d’information, veuillez communiquer avec l’auteur à l’adresse vilasack.viraphanh@plan-international.org.
*LEARN était un projet quadriennal, mis en œuvre de 2014 à 2018 avec le soutien de Dubai Cares, qui se proposait d’adapter et de mettre à l’échelle trois innovations éducatives en éducation de la petite enfance, dont le programme préscolaire d’été promu dans le cadre du projet LEARN Plus.