Comment les décideurs gouvernementaux déterminent-ils et adoptent-ils les innovations à transposer à grande échelle?

Par: Brad OlsenandPatrick HannahanandGustavo Arcia Posted: 07 mai 2021

Note de l’éditeur : Ce billet de blogue a été publié initialement sur le site Web de la Brookings Institution, le 21 avril 2021. Les auteurs sont des partenaires de recherche du Programme Partage de connaissances et d’innovations du Partenariat mondial pour l’éducation (KIX). Les opinions exprimées dans le présent billet sont les opinions de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles du KIX.

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Source: Global Partnership for Education

Lorsqu’il s’agit de soutenir les innovations à grande échelle, les gouvernements jouent un rôle central. Mais les acteurs non étatiques, tels que les chercheurs ou les responsables de la mise en œuvre de projets, sont tout aussi essentiels. Ce sont souvent eux qui conçoivent, mettent à l’essai et promeuvent les innovations, dans l’espoir de pouvoir un jour confier l’initiative au gouvernement pour une adoption collaborative à long terme. Preuve à l’appui : dans le catalogue mondial établi par le Centre pour l’éducation universelle énumérant près de 3 000 innovations en matière d’éducation, deux tiers d’entre elles ont été lancées dans le secteur à but non lucratif, tandis que seulement 12 % sont issues du gouvernement.

Cela signifie que les acteurs non étatiques de l’éducation doivent devenir habiles à présenter et faire valoir efficacement leurs innovations auprès du gouvernement, et savoir prouver leur bien-fondé. Ils doivent apprendre comment les décideurs gouvernementaux déterminent et adoptent les innovations à transposer à plus grande échelle. Plus les responsables de la mise en œuvre et les chercheurs en savent sur le processus décisionnel, plus ils peuvent être efficaces.

Il s’avère toutefois qu’il existe peu de recherches sur les aspects qui inciteront les décideurs gouvernementaux à soutenir et à développer une innovation, encore moins dans le domaine de l’éducation (la plupart des recherches sont axées sur le développement des soins de santé, de l’agriculture et de la lutte contre la pauvreté). Nous avons passé en revue les recherches existantes dans les quatre domaines afin de déceler les consensus et les divergences, et de déterminer les lacunes à combler dans nos propres recherches.

La recherche a révélé que la prise de décision des gouvernements en matière de mise à l’échelle n’est ni linéaire ni purement rationnelle. Il s’agit plutôt d’un zigzag tridimensionnel dans lequel les caractéristiques techniques et financières d’une innovation interagissent avec les relations personnelles, les incitatifs politiques et les innovations concurrentes. Bien qu’on observe une diversité entre les innovations et les contextes, la littérature suggère que, pour qu’elle ait une chance d’être adoptée par le gouvernement, une stratégie d’innovation et de mise à l’échelle donnée doit correspondre aux besoins du décideur. En outre, pour augmenter la probabilité que le gouvernement adopte une innovation en vue d’une mise en œuvre à grande échelle, celle-ci doit répondre à un problème local urgent, se révéler efficace à différents niveaux et être à la fois rentable et politiquement attrayante.

Répondre à un besoin local urgent 

Le contexte est capital. Par sa nature même, une innovation axée sur la demande résout un problème urgent. Si le décideur n’y croit pas, l’innovation ne sera pas perçue favorablement. Cela signifie que les personnes chargées de la mise en œuvre de l’innovation et les chercheurs doivent déterminer et expliquer le problème éducatif persistant que leur innovation contribuera à régler. En outre, il n’y a pas de formule universelle, et l’innovation doit donc être adaptée aux spécificités du contexte. Enfin, dans un environnement où les ressources financières et humaines sont limitées, les politiciens préfèrent les innovations directement alignées sur le programme du gouvernement.

Les données probantes sont importantes, mais comment et à quel point? 

Les scientifiques pensent souvent que les données seules suffiront à convaincre les décideurs de choisir les bonnes politiques à transposer à l’échelle. Cependant, les expériences dans les domaines de l’agriculture, de la santé et de la lutte contre la pauvreté indiquent que les décideurs politiques ne se fient qu’en partie aux données statistiques, et se basent également sur leurs propres intuitions et croyances, leurs conseillers de confiance, leur connaissance du sujet et les réalités politiques. Et ce, pour plusieurs raisons. Premièrement, les décideurs ne disposent pas toujours de données fiables ou des bons types de données. Les systèmes d’information pour la gestion de l’éducation (SIGE) dans les pays à revenu faible et intermédiaire varient de bons à mauvais, à voire même inexistants. Deuxièmement, certaines données sont plus souhaitables que d’autres, et les décideurs politiques ont besoin d’aide pour utiliser les données à bon escient : une évaluation intéressante a cherché à savoir si les investissements dans les données sur l’éducation correspondent à l’usage des données. Custer et coll. ont constaté que les décideurs estimaient que les données d’évaluation des programmes étaient les plus souhaitables. Cependant, les décideurs ont également signalé qu’ils avaient besoin d’aide de la part des chercheurs pour interpréter les données, communiquer les résultats aux parties prenantes et élaborer des politiques fondées sur des données probantes. Et troisièmement, les données ont des limites connues, par exemple : (1) l’exactitude des données relatives aux résultats des tests dépend de la façon dont elles sont interprétées; (2) il y a toujours des facteurs que la recherche ne peut saisir; (3) l’utilisation d’essais contrôlés randomisés lors de la mise à l’essai d’une innovation peut être trompeuse; et (4) un excès de données peut paralyser la prise de décision.

L’argent est le nerf de la guerre

Les décideurs sont constamment inondés d’innovations qui promettent d’améliorer les résultats des écoles et des élèves. Compte tenu des ressources limitées du secteur de l’éducation, les décideurs voudront savoir si les innovations sont rentables par rapport aux autres options. C’est particulièrement important aujourd’hui, étant donné que deux tiers des pays à revenu faible et intermédiaire ont réduit leurs budgets d’éducation depuis le début de la pandémie de COVID-19. Si les décideurs sont convaincus que les avantages d’une innovation donnée l’emportent sur ses coûts, ou qu’elle permettra d’atteindre les résultats escomptés de façon plus rentable, ils seront plus à même de la retenir. Éluder la question financière pourrait s’avérer fatal.

Tout comme la politique

Notre examen a révélé que les décisions des gouvernements quant à l’adoption d’une innovation ne dépendent qu’en partie de la qualité ou du potentiel de l’innovation, et qu’en partie de l’existence de données démontrant l’efficacité de l’innovation. Elles semblent aussi dépendre d’autres facteurs : la mesure dans laquelle l’innovation comblera les besoins politiques concrets du décideur et l’aidera à atteindre la réputation qu’il désire, les opinions de ses conseillers de confiance et ses conversations personnelles avec des experts en éducation. Cela suggère que les innovateurs non étatiques, les responsables de la mise en œuvre et les chercheurs doivent avoir l’esprit ouvert et penser de manière profonde et stratégique lorsqu’ils vendent la mise à l’échelle de leurs projets. Cependant, cet examen révèle également que des études supplémentaires sont nécessaires.

Le Centre pour l’éducation universelle de la Brookings Institution s’est associé au Programme Partage de connaissances et d’innovations  (KIX) du Partenariat mondial pour l’éducation (GPE), un partenariat conjoint entre le Partenariat mondial pour l’éducation (GPE) et le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), pour entreprendre des recherches sur le processus de mise à l’échelle dans l’éducation, notamment sur la manière dont les décideurs déterminent et adoptent les innovations à mettre à l’échelle, et sur le rôle que jouent les compromis et les principaux facteurs de mise à l’échelle dans ce processus. Nous avons hâte de faire part des connaissances et des idées pertinentes à la communauté mondiale du milieu de l’éducation au fur et à mesure que nous en prenons connaissance, notamment par l’intermédiaire de cette série d’articles de blogue que nous venons de commencer, consacrée à la prise de décision concernant la mise à l’échelle. Dans ce tout premier billet, nous présentons le paysage d’ensemble du sujet, et dans les prochains billets, nous aborderons d’autres thèmes et conclusions liés à la mise à l’échelle.

 

La Brookings Institution s’engage à assurer la qualité, l’indépendance et les retombées positives de tous ses travaux. Les activités soutenues par ses bailleurs de fonds reflètent cet engagement et l’analyse et les recommandations sont uniquement déterminées par le chercheur.