Au-delà de la résilience : Revendiquer l’éducation comme une initiative transformatrice et inspirante
La résilience du système éducatif est devenue un nouveau programme promu notamment par les agences de développement et désormais exigé des gouvernements des pays du Sud. Cependant, principalement présentée à travers le regard des agences humanitaires, la résilience risque d’être réduite à un outil de gestion de crise à court terme, un outil qui, au mieux, absorbe les chocs pour stabiliser les systèmes plutôt que de les transformer.
Dans ce blogue, nous tirons parti de nos recherches dans le monde arabe, en explorant ces tensions à l’aide de notre étude continue de la résilience des systèmes éducatifs au Liban, en Jordanie, au Yémen, en Tunisie et en Égypte, ainsi qu’à l’aide de notre récent examen sur dossier publié sur la résilience dans les systèmes éducatifs et notre mémoire ci-joint. Ce travail fait partie de l’initiative de l’Observatoire sur la résilience des systèmes éducatifs soutenu par le programme Partage de connaissances et d’innovations du Partenariat mondial pour l’éducation (GPE KIX), une initiative conjointe avec le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
Notre principale conclusion est que le modèle de résilience du système éducatif axé sur l’urgence, souvent prôné par les agences de développement et d’autres parties prenantes, tend à négliger les formes profondément enracinées et historiquement ancrées de résilience collective que les communautés ont cultivées au fil des générations. Au lieu de s’appuyer sur des concepts comme le sumud, une tradition politique et axée sur la justice et la fermeté, le cadre et les politiques actuels de résilience demandent aux écoles et aux sociétés simplement de s’adapter, d’absorber et de perdurer.
Les conséquences sont graves. La résilience devient un ajout conçu pour répondre aux inquiétudes des donateurs plutôt qu’aux aspirations locales. Elle réduit l’action politique, rétrécit l’horizon des réformes et risque de reproduire la logique des projets coloniaux antérieurs : imposer des cadres externes qui répriment les traditions locales d’imaginer et de construire l’avenir. Si l’éducation doit être revendiquée comme un bien public transformateur et inspirant, la résilience doit être ancrée dans les histoires, les luttes et les ambitions des sociétés qu’elle prétend servir, plutôt que d’être réduite à une exigence par les agences internationales d’aide pour « alléger le fardeau » de l’aide.
Résilience : Un sens contesté
Pour comprendre pourquoi cet aspect est important, nous devons examiner comment la résilience est définie et par qui. Notre analyse des stratégies d’éducation élaborées par les ministères de l’Éducation au Liban, au Yémen, en Jordanie, en Égypte et en Tunisie au cours des 15 dernières années a révélé que les discours politiques nationaux reproduisent souvent des cadres de résilience sur le développement international, même si ces récits divergent de manière importante des interprétations locales.
À l’échelle mondiale, et plus précisément pour les agences de développement, la résilience est définie comme la capacité des personnes, des communautés ou des systèmes à anticiper, à absorber et à se relever des crises. En éducation, la résilience est présentée comme une capacité interne d’adaptation qui permet aux apprenantes et apprenants et aux systèmes de gérer les perturbations avec un soutien externe limité.
Un tel cadre présente la résilience comme l’autonomie et l’adaptabilité, dépolitisant souvent les crises en les considérant comme naturelles ou inévitables plutôt que comme des produits d’inégalités structurelles, de violence ou de relations de pouvoir mondiales. Fait tout aussi crucial, cela normalise l’urgence perpétuelle et réduit la pression pour une réforme systémique.
Prenons le cas de la Jordanie. La Stratégie de gestion des crises et des risques pour le ministère de l’Éducation 2023-2027 de la Jordanie précise explicitement qu’elle a été conçue pour « suivre le rythme et s’aligner sur les tendances mondiales dans la gestion des crises et catastrophes par une approche de planification stratégique » (p. 7). Orientée par la Global Alliance for Disaster Risk Reduction and Resilience in the Education Sector (GADRRRES), une plateforme internationale qui promeut les droits, la résilience et la pérennité des enfants dans l’éducation, la stratégie a été façonnée par des cadres et principes mondiaux. En conséquence, le plan national tient compte des conceptions internationales de la résilience plutôt que celles issues des compréhensions contextuelles locales. Cette approche de la résilience contraste avec le vocabulaire de la région MOAN pour les concepts d’endurance et de résistance tels que le sumud, qui représente la résistance collective, la solidarité et une lutte axée sur la justice pour la libération. Alors que le discours mondial met l’accent sur l’adaptation (murūna en arabe), le sumud met l’accent sur la transformation. Confondre les deux éléments dépolitise les réalités régionales minées par l’occupation, le colonialisme et l’autoritarisme, et diminue les compréhensions plus inspirantes de ce que l’éducation devrait permettre.
Pourquoi le sumud est-il important : Survivre ou triompher?
Sumud, signifiant fermeté, a longtemps animé l’imaginaire politique dans le monde arabe. La distinction n’est pas seulement sémantique. Le sumud ne se préoccupe pas seulement de la survie; il s’agit de résistance, de dignité, de libération et de construction d’un avenir juste. En revanche, la résilience, souvent traduite et interprétée comme murūna « flexibilité », ne fait que demander si un système peut continuer à fonctionner sous pression. Elle ne se demande pas si ce fonctionnement correspond aux aspirations de la communauté ou aux résultats éducatifs pertinents.
Le Liban en donne un exemple révélateur. Mesuré au moyen d’indicateurs précis favorisés par des cadres de résilience, le système éducatif libanais a résisté aux crises aggravées qui ont frappé le pays au cours des sept dernières années. Dans l’ensemble, les écoles sont restées ouvertes malgré l’effondrement économique, la paralysie politique et les déplacements massifs. Le nombre d’inscriptions parmi les nationaux est resté relativement stable. Mais lorsqu’on regarde au-delà des indicateurs principaux, une image très différente se dessine. Mais lorsqu’on regarde les indicateurs principaux, une image très différente se dessine. Les salaires du personnel enseignant se sont effondrés; l’accès à l’éducation des enfants et réfugiés libanais les plus pauvres s’est détérioré; les mécanismes de gouvernance demeurent fragiles; et des années d’apprentissage ont été perdues. L’inégalité s’est aggravée. Un système peut être qualifié de « résilient » face à des crises durables, mais la réalité est celle d’une profonde injustice et d’une qualité de l’éducation en déclin.
La résilience de qui?
L’accent croissant mis sur la résilience dans les politiques mondiales soulève une question fondamentale : la résilience pour qui, et selon les modalités de qui? Dans le secteur de l’éducation, la résilience est principalement présentée par le prisme de l’éducation en situation d’urgence, en s’alignant sur les priorités des donateurs et de l’État afin de maintenir les systèmes opérationnels lors de périodes de crise prolongées. Dans cette logique, la résilience devient une capacité technique : la capacité d’absorber les chocs plutôt que de poursuivre le changement.
Dans nos analyses des plans nationaux d’éducation, nous avons constaté qu’ils tiennent de plus en plus compte des modèles de projets des donateurs : ils ressemblent davantage à des propositions rédigées à des fins de financement et d’élaboration de rapports qu’à des visions collectives ancrées dans les aspirations de la communauté. Cette « projection », comme l’a décrite un expert en éducation — où les stratégies d’éducation sont réduites à des plans de projet pour la distribution de fonds de développement — dépouille la réforme de l’éducation de son caractère politique et redéfinit les systèmes éducatifs comme des infrastructures techniques à optimiser sous pression. Essentiellement, la planification concerne moins l’avenir de la société qu’elle ne concerne la gestion des préoccupations des donateurs.
Revendiquer l’éducation comme une initiative transformatrice
Pour dépasser ces limites, les systèmes éducatifs de la région doivent retrouver leurs fondements transformateurs. Cela nécessite de passer de la résilience en tant que murūna (adaptation et flexibilité) à la résilience fondée sur le sumud (fermeté et justice). Le sumud permet aux communautés d’articuler les avenirs qu’elles souhaitent, de cerner les changements structurels nécessaires pour les réaliser et de positionner l’éducation comme un vecteur de dignité, de libération et d’imagination collective.
Autrement dit, l’éducation doit aspirer à plus que le murūna; elle doit cultiver l’imagination politique et le pouvoir collectif nécessaires pour bâtir un avenir digne des personnes qu’elle sert.
Une approche plus ancrée de la résilience nécessite trois changements :
Premièrement, élargir l’engagement au-delà des ministères pour inclure les éducatrices et éducateurs, les communautés, la société civile et les penseuses et penseurs locaux pourrait aider à bâtir une compréhension plus complète et ancrée de la résilience.
Deuxièmement, le langage même de la résilience exige de la flexibilité. Si le terme résilience ne résonne pas localement, il ne devrait pas être imposé. Des concepts comme le sumud, qui portent une signification politique, sociale et historique dans la région, peuvent offrir un point de départ plus authentique.
Troisièmement, la portée de la résilience doit aller au-delà de la préparation aux situations d’urgence pour englober un développement durable et équitable au moyen d’une réforme structurelle à long terme. Elle devrait soutenir une planification qui fait avancer les aspirations à long terme des communautés, fondée sur la justice, l’équité et la dignité, et non seulement sur leur capacité à résister aux crises.
La communauté mondiale de l’éducation part souvent du principe que son modèle de résilience est manifestement bénéfique. Cette hypothèse doit être revue en dialogue avec les communautés mêmes dont elle façonne l’avenir. Sans cette réflexion et cette redéfinition communes, la résilience risque de devenir une autre couche du programme externe plutôt qu’un projet réellement transformateur qui s’aligne sur les processus existants.